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Y a-t-il un "psychopathe" dans l'entreprise ?

Le problème n'est-il pas la question?

Un post traitant des « pervers narcissiques dans l’entreprise » avait récemment retenu mon attention. Je m’étonnai de l’usage, dans un "groupe" dédié aux ressources humaines d’un "concept", vernis de scientificité mais dénué de validité clinique, encourageant des diagnostics à l’emporte-pièce.

Jusqu’alors, je n’avais repéré ce « profil » que dans les narrations amères de quelque relation amoureuse désenchantée. Je constatais, sans que cela n’ait de valeur statistique, que ce qualificatif ciblait davantage la gent masculine. Cela me rappelait la propension de certains messieurs, jadis, à reprocher à leur (ex)compagne, collègue, ou supérieure hiérarchique, d’être "hystérique", "psychorigide" voire… Ce "pervers narcissique" en était-il le pendant ? Un effet collatéral de la parité, en quelque sorte?

Cet article se réjouissait de tests et d’outils psychologiques de recrutement, empruntés, à la criminologie, capables de «traquer» ces profils douteux. Loin de nier la réalité des dégâts "humains" causés par des personnalités problématiques, je m’interrogeai pourtant sur les "propriétés" de tels tests et sur les dérives possibles.

Entre mystère et fascination

L’article de BFMTV «1 manager sur 5 serait un psychopathe » - http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/1-manager-sur-5-serait-psychopathe-1039079.html# -   paru fin septembre 2016 , a amplifié ma réflexion.

L'article « synthétise » en quelques lignes les résultats d’une étude réalisée par Nathan Brooks et Katarina Fritzon (Université de Bond en Australie) et Simon Croon (l’université de San Diego ) sur un échantillon de 261 cadres dirigeants américains (supply chain management industry).

Selon cette étude, 21% de ces managers présenteraient des traits psychopathiques significatifs…soit l’équivalent du pourcentage de psychopathes en milieu carcéral (contre 1 à 4% dans la population générale). Foncièrement optimiste, je me suis réjouie des 79% n’en présentant pas. Nathan Brook, lui aussi, espère mettre rapidement en œuvre « l’outil de dépistage » de ces profils.
Au-delà du « buzz » autour de cette étude, je continuais de m’interroger sur cette "sélection d’informations" ventilée par la presse écrite et le web.
Quoique suggère ou occulte le titre de cet article, l’étude concerne des cadres supérieurs américains. Nous savons que le recrutement de tels profils se réfère aussi à de la cooptation, aux réseaux et sphères d’influences, aux USA comme ailleurs.

Un profil recherché ou fui?

S’agissant de psychopathie, la littérature est surabondante. On y apprend qu’il n'existe aucun consensus quant au critère symptomatique. Nathan Brooks précise que ces personnes n'ont aucun scrupule à mentir et ont une moralité douteuse. M Faggioni et M White affirment dans un ouvrage(1) paru dès 2009 que les Psychopathes sont généralement intelligents, sincères, puissants, charmants, spirituels et excellents communicants. D’autres auteurs évoquent une grande résistance à la pression.
Ne seraient-ce pas précisément ces traits qui s’avèrent attractifs pour certaines entreprises aux USA et ailleurs? Nos systèmes ne les encouragent-ils pas ? J’utilise le pluriel, craignant, à la lumière de l’actualité, qu’aucun système (économique et politique) ni aucune culture n’échappent à cette tentation…
Kevin Dutton, chercheur à l’université d’Oxford, nous rassure : les psychopathes ne sont pas tous des meurtriers ; mieux, ils ont quelque chose à nous apprendre. Son ouvrage « la sagesse du psychopathe » (2) paru en 2012 fait encore référence. Il y dit que "les psychopathes disposent d’une variété d’attributs […] qui bien utilisés et contrôlés confèrent souvent des avantages considérables non seulement sur le lieu de travail mais aussi dans la vie quotidienne Et d’ajouter …. Que notre société dans son ensemble est plus psychopathe que jamais: personnalités charismatiques, les psychopathes ont tendance à être courageux, confiants, charmants, impitoyables et concentrés - qualités idéales pour le succès au XXIe siècle."

K. Dutton a établi, par ailleurs, une liste des professions parmi lesquelles on trouverait le plus de "psychopathes": PDG; Avocats;Chirurgiens; journalistes; membres du clergé, membres des medias ( TV/radio); fonctionnaires publics....

Dès 1999, dans son ouvrage « Without Conscience…»(3) Robert Hare, Professeur de psychologie et créateur d’un outil pour le diagnostic de la psychopathie, notait combien il est difficile, même pour les professionnels judiciaires, sociaux et médicaux fréquentant des délinquants de distinguer clairement les psychopathes, et combien les medias alimentent la confusion, notamment dans l’esprit du public.

Paul Babiak et lui vont étudier les modes opératoires des psychopathes en entreprises. Ils publient en 2006 les résultats de leurs investigations dans un ouvrage "Snakes in Suits: When Psychopaths Go to Work”(4).

Et constatent que C’est précisément le monde de l’entreprise moderne, ouverte et plus flexible, dans lequel le risque peut générer de grands profits, qui attire les psychopathes. Ils y entrent souvent comme des étoiles montantes voire des sauveurs… alors que les entreprises, pressées par la concurrence, sont en quête de talents, à fort potentiel et rapidement performants.

Des perspectives d'involution?

 

Ce survol trop fugace autant que très partiel d’un sujet complexe et abondant, permet quelques remarques et questions. Elles sont très liminaires et parfois caustiques, je l'admets.

A l’aune de certaines caractéristiques énoncées plus haut, et en forçant le trait, il serait aisé de déterminer que les personnes antipathiques, dénuées de charme, stressées et incompétentes ont peu de "chances" d’être psychopathes… (voilà qui devrait apaiser certains gendres s'agissant de leur belle-mère).
Dans le même temps, celles qui sont trop aimables, compétentes et capables de sang-froid deviendraient suspectes…(Voilà qui devrait inquiéter certains pères s’agissant du copain de leur fille!).
Comment s’assurer qu’un " leader", personnage prisé, n’est pas un psychopathe ?
Considérant l’attractivité relative de ces profils et le pourcentage supposé de psychopathes parmi les cadres dirigeants/décideurs, on pourrait se demander, pragmatiques, qui va acheter les tests évoqués...
Dès lors que ce type de profil est (maintenu) en poste, doit-on s’interroger sur ce que l’entreprise est prête à lui sacrifier ? (Gains vs pertes vs temps)
S’ils sont subis et si telle est bien l' intention, qu’est-ce qui, objectivement, peut ralentir voire empêcher la "neutralisation" de ces profils par les organisations qui les emploient?
 

Avons-nous des questions à ces réponses?

 

Je me demande ce qui aujourd’hui motive la diffusion à un large public de quelques clés de décryptage des "psychopathes" ?

Un "Principe de Dilbert" énonce : pour créer un marché, il faut inventer un problème, puis trouver sa solution.

Dans le même temps, je sais d’expérience, qu’il est souvent plus facile de résoudre un problème que de le poser. Et mon étonnement ne cesse tant la « résolution » d’un problème, peut parfois l’essaimer….

Pour en revenir à la qualité des relations interpersonnelles dans l’entreprise et des modalités de collaboration, je doute que l'ensemble des problèmes soient aujourd’hui bien et complètement posés.
Est-il illusoire d’appliquer une démarche de compréhension et d’élucidation plus globale et plus complexe du (dys)fonctionnement des relations dans l’entreprise? Est-il utopique de convoquer aussi bon sens, vrai dialogue et saine délibération de manière pérenne?

p.s. Et pour ceux taraudés par LA question: http://www.wisdomofpsychopaths.com/index.html#challenge

Merci de votre lecture...

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